FELA KUTI COVER ART

La caricature de 1977 de Johnny Just Drop (JJD), (« Johnny vient de sauter ») est une intervention particulièrement réussie dans la critique picturale culturelle. Nous sommes confrontés à un récit qui a pour but de tourner en dérision les africains « been to ». Le « been to » dans le contexte nigérian est un pervers culturel; il a été en Occident–parfois seulement pour une courte période, mais qui revient avec des airs de supériorité. Cependant, un « been to » peut aussi être resté trop longtemps à l’étranger pour se souvenir du code de conduite sociale basique de la communauté qu’il ou elle a quitté.
C’est cette conscience hybride que raconte l’histoire de JJD. Cet anti-héros saute à l’aide d’un parachute vers son pays d’origine, mais tout dans son apparence le désigne comme un étranger. Il a un costume croisé occidental, des chaussettes, de grosses bottes et un chapeau melon très appropriés pour un jour de grand soleil ! Il a un côté farceur, comme le montrent sa cravate arrivant jusqu’aux genoux et sa transpiration abondante.
La foule se rassemble autour de lui et regarde avec consternation, dérision et même avec pitié ce Johnny, personnage à l’identité passagère et grotesque. A en juger son air désespéré, il se peut très bien qu’il ait sauté de l’avion situé juste au-dessus, et il est intéressant de remarquer comment le verbe « drop » (sauter) est employé dans ce contexte. Contrairement à Johnny, tous les autres personnages, qui représentent les groups ethniques majeurs du Nigeria, sont vêtus de robes indigènes adaptées au climat. L’espoir qui rayonne de la vitalité de leurs couleurs ne peut que contraster avec la noirceur maussade, morne et grise du style fabriqué de toute pièce de Johnny. Le verso de la pochette continue de raconter la chute de Johnny d’un avion « Ofersee Hairways », qui est un barbarisme de « Overseas Airways », la déformation grivoise étant une pratique générale de l’Afrobeat. Il est finalement démasqué lorsque sa mallette s’ouvre tout d’un coup en plein air, et ses vrais noms sont révélés : Ogunmodede ; Chibuzor ; Abubakar, qui sont les noms des trois groupes ethniques majeurs du Nigeria : Yoruba, Igbo et Hausa; Johnny n’est, en fait, qu’un imposteur, un bon mouton ! Occasionnellement, comme c’est ici le cas, des mots complètent l’image afin de permettre une meilleure compréhension, et c’est ainsi que le texte se conclut par le commentaire de l’artiste sur la pochette de l’album :« L’homme JJD est commun. Il a été à Londres, il a été à New York, Paris, Tokyo, Hambourg, et toi ? Il en est fier ! Sous un soleil de plomb, il est le seul Africain en costume avec une cravate…il est le jeune au jean délavé, il a aussi de hautes chaussures compensées « certifiées ». C’est un alien dans son pays, sa terre d’origine ! Regarde un peu son argot et sa phonétique ! En bref, il est ce que j’ai peint sur cette pochette d’album. Il vient juste de sauter. On trouve un glissement graduel du discours mythologique prédominant dans ODOO vers un contexte historico-mythique. Des aspects de l’histoire sont « accusés », semble-t-il, à travers un contraste avec les preuves prélevées de l’univers mythique, et il y a une fusion des choses de l’autre monde avec l’ici et maintenant. C’est avec JJD que l’artiste nous rapproche d’une représentation historique, avec des symboles et des icônes plus familiers. Illustrées par le « Poatsan Arts Trade Ltd. » à Lagos, les couleurs dominantes de Original Sufferhead sont le rouge, le jaune et le vert, couleurs conceptuelles du continent africain dans l’imagination des Rastafaris. La couleur jaune prédominante sur le côté droit de l’illustration est probablement employée pour capter la lueur d’opulence que dégagent les images de prodigalité et de richesse –des voitures de luxe, des gratte-ciel à la mode, un avion et un jet privé. Cela contraste avec les scènes de pauvreté et des conditions sordides du bas du dessin. Ici, en effet, nous est narrée l’histoire des pauvres d’Afrique et du ghetto urbain, avec ses citoyens littéralement enchaînés, un paysage qui rappelle les chaînes de l’époque de l’esclavage. Au centre de ce récit pictural, une carte de l’Afrique habillée en noir, curieuse ironie pour rendre compte de l’obscurité, de l’incertitude et d’une certaine catastrophe. Mais ce n’est pas une carte ordinaire; c’est aussi un visage qui a un air misérable et mélancolique. Des larmes de sang coulent abondamment sur ses joues, probablement à cause de l’état des choses autour d’elle. Ce masque de l’Afrique est accablé par de nombreux problèmes, y compris par la pénurie économique, symbolisée par l’aide « UNESCO » qui lui est accrochée à lui. La description des pannes de courant et de la pénurie d’eau témoignent de l’histoire de l’effondrement général. Un baril de pétrole qui fuit, typique de la culture du gâchis pour lequel le service public nigérian, est devenu célèbre, est attaché sur les épaules de ce Monsieur Afrique. Rendre aveugle le masque FESTAC est un acte de profanation envers cette icône entourée d’un halo de paillettes rouges et jaunes. Invoquant à nouveau un thème constant des paroles des chansons, le masque a en fait les yeux bandés par une alliance chrétienne et islamique avec la croix et le croissant. De plus, une autre polémique est affichée sur la même pochette puisque la politique officielle est en quelque sorte critiquée : « Monsieur Millionnaire importateur de riz », obèse et dans une posture plutôt arrogante, donne de l’argent au compte-gouttes à l’armée de chômeurs qui mendient et dont il achète les votes. Son parti politique est le « Parti nazi de l’Inutilité », et les urnes portent les couleurs nationales nigériennes : vert-blanc-vert. A côté de cette opulence, on trouve des cercueils de politiques gouvernementales mortes. Cependant, aux côtés des masses on voit le saxophone de Fela, qui beugle ostensiblement le message de l’espoir.
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